Entretien avec Kader Benamer, photographe

Abdelkader Benamer… Portrait
Par Selma Guettaf

Le 21 juillet, a eu lieu le vernissage de l’exposition du photographe Abdelkader Benamer à Aire-sur-la Lys, organisée par l’Association Touristique et Artistique Airoise. Jeune passionné de cinéma, de peinture et de photographie, Kader s’essaie à de nouveaux concepts, un projet où se mêlerait écritures, vidéos et photographies. En mettant  tous ces éléments-là en relation, il y a une sorte de superpositions des arts qui se crée, l’idée qu’une image puisse être plurielle, déroulant plusieurs histoires possibles, supposant la rencontre entre des mondes, permettant le surgissement de toute la subjectivité de l’art. Abdelkader Benamer délivre la photographie de ses règles empiriques, la démultipliant afin qu’elle ne soit plus une discipline figée.

Cette exposition n’est pas la première pour toi Kader, mais elle marque un retour et un renouvellement après une période d’arrêt qui a duré sept ans…

« Je me suis aperçu à la fois que je me répétais et que je tombais sur une forme de facilité, à une certaine période je prenais le même type de photos, et du coup ça devenait quelque chose d’assez répétitif, d’assez attendu pour moi, je me suis rendu compte dans mon fort intérieur que je n’avais plus rien à dire. Ce que j’avais à dire, je l’ai dit humblement au bout de quelques années, et du coup j’ai arrêté la photographie, j’ai arrêté tout, la photo, la vidéo… La redondance de soi, il n’y a rien de plus terrible que ça. Je suis arrivé au bout d’un processus. »

Tu savais dès le départ que ce n’était que passager ? Que ce n’était qu’une suspension de ton art qui te permettrait de t’interroger sur ta pratique, de lui insuffler une nouvelle force créatrice ?

« Quand on a quelque chose d’essentiel en soi, même si on met cela à un moment dans l’ombre, par définition l’ombre n’’existe que parce qu’il y a une lumière qui est là. Et peut-être que ce renouveau c’était ça… Novembre, décembre 2013/2014, il faisait nuit, il faisait froid , c‘était l’hiver, j’ai repris intuitivement mon appareil photo. »

Y-a t-il eu un changement dans ta démarche, dans ta manière d’appréhender l’art ?

« Il y a quelque chose qui est là aussi, il y a quand même des thématiques qui sont récurrentes chez-moi, des lieux communs, des centres d’intérêt, des effets de style, par exemple la thématique de la ville et de la nuit. Beaucoup de mes photos sont nocturnes. Je m’aperçois que c’est des aspects qui sont très présents, je me confronte peut-être aussi de plus en plus, là dans mes photos les plus récentes, je suis dans une forme de double intimité, à la fois l’intimité de l’objet en tant que tel, je prends des détails, c’est plus morcelé, la deuxième chose, depuis quelques mois, c’est très récent, je fais des photos avec des modèles. Donc c’est arrivé complètement par hasard, il y a une amie qui voulait nourrir son site internet et son Facebook professionnel. Elle m’a dit : « tu sais dans tes photos de ville, j’aperçois quelque chose d’assez intime, est-ce qu’on peut pas faire la même chose avec moi ? » Du coup, ça a marché. »

Ton intérêt pour la recherche ne vient-il pas en quelque sorte compléter ta vision de l’art ? Notamment, la publication de tes deux ouvrages sur Maurice Blanchot et Henri Michaux, est-ce que cela a un lien avec ta photographie ?

« Ce qui m’intéresse dans la photographie c’est l’exploration de l’espace. Il y a beaucoup de flou dans ce que je fais, cela peut perturber certains qui considèrent qu’une bonne photo doit être nette et en noir et blanc, ce sont un peu les stéréotypes de la bonne photo. Le flou c’est l’exploration des limites du visuel et de la vision, et aussi l’exploration des limites de l’espace. Donc, les deux écrivains qui m’intéressent (Maurice Blanchot et Henri Michaux) réfléchissent à nouveau et autrement sur les possibilités de l’écriture, ce qu’elle peut faire de différent.»

Est-ce qu’on peut parler d’une formation alors, ou est-ce le parcours d’un autodidacte ? A quel moment est venu cet attrait pour la photographie ? A quel moment tu as su que tu en ferais ton métier ?

« La photographie a commencé pour moi de manière ludique aux alentours de 17/ 18 ans, comme une espèce de passe temps. Après c’est devenu une passion, puis une nécessité. Un cheminement donc progressif, au départ de manière légère, puis c’est devenu profondeur… J’ai toujours éprouvé une fascination pour les images de manière générale, picturales, cinématographiques ou photographiques, je me nourrissais de tout ça, de cinéma surtout, et puis j’allais à des musées. Je m’apercevais que je restais dans la salle de cinéma jusqu’au moment du générique pour découvrir qui était le chef opérateur, et pour essayer ensuite de reproduire ces images, avec ces idées-là, une image travaillée. Au fur et à mesure que j’accumulais des images, je commençais à les montrer à des proches qui me disaient qu’il y avait quelque chose, que je devrais… Le moment de maturation vint pour moi quand je rejoignis une association photographique qui m’apporta un vrai encouragement.»

Tu es tout aussi à l’aise avec l’écrit que tu composes comme une symphonie qui rimerait avec ton travail photographique qu’avec la photographie. Je sens un intérêt particulier pour la voix, ses silences, sa tonalités, ses possibilités de modulation, de transformation, les accents qu’elle peut prendre… une exploration des rapports entre l’écrit et la voix…

«… je fais en sorte de faire lire mes textes à des personnes étrangères qui ont un accent, puisque l’accent vient perturber le courant naturel de la langue, ça apporte un nouveau flux, une nouvelle musicalité. Dans mes films, il y a les images et les textes aussi, des intertitres pour employer le terme exacte. Cette voix qui lit le texte en question a un accent, et puis il y a le texte qui apparaît, mais pas celui qui est lu, il y a toujours en décalage, car ce qui l’intéresse c’est le moment où il y a une déroute… »

Il y a ce regard insolite porté sur la ville, cette pratique quotidienne de l’espace… En cela, je me demande quelles sont ses influences ?

« Il y a pour moi trois grandes traditions de photographie contemporaines : les photographes russes : Rodtchenko, d’autres de la Hongrie qui a été pendant très longtemps un grand pays de la photographie. La photographie de la tradition française, dite humaniste, photographier les gens tout simplement, semi-documentaire, comme la fameuse photographie de Doisneau, la photographie américaine, newyorkaise, dite la photographie de rue, volée. Si tu veux, dans la photographia humaniste, je ne me suis jamais reconnue. Cette tradition-là n’est pas celle qui m’intéresse, ce qui m’intéresse c’est quelque chose qu’on n’a peu eu en France, prendre cette tradition américaine, dit photographie de rue et peut-être la ramener en France, photographier la région parisienne, à contre-courant des stéréotypes de la ville. Tout l’est parisien est très peu photographié, comme Belleville par exemple. C’est souvent l’ouest parisien qui est photographié, c’est plutôt la rive droite plutôt que la rive gauche. D’ailleurs, il y a une amie qui m’a dit « tu sais tes photos sont très anglo-saxonnes », j’estime que c’est un compliment dans le fait d’avoir réussi à décaler quelque chose. Je pense que l’intérêt de toute production artistique c’est de ne pas satisfaire…c’est à dire si ton lecteur retrouve toutes attentes ce n’est pas intéressant, y a ce mot de Cocteau « Etonnez-moi » »

Peut-on parler dans ce cas-là d’un engagement dans ta démarche?

« L’engagement, je sais pas… il y a peut-être un engagement, ce que je disais tout à l’heure, aller à l’encontre des stéréotypes, au sens littéral du terme, prendre une idée reçue, admise, et la détourner, la renverser. Et je pense qu’il n’est pas gratuit… que j’aie choisi Paris et sa région parisienne, et souvent on appelle ça banlieue, banlieue c’est un stéréotype négatif, on réduit ça à une violence, à un certain type de population. Trouver de la poésie dans ces lieux-là, la couleur dans ces lieux… Sans doute qu’en Algérie, j’aurais cette même démarche, montrer Alger, Oran, ou la Kabylie sous un autre œil, d’ailleurs, il y a du grand boulot en jachère en Algérie, par exemple ce qui m’agace c’est toujours de montrer la Kabyle en la réduisant à son propre folklore, on a l’impression que c’est un territoire paradoxale, à la fois un lieu de contestation, et de l’autre côté réduit à son propre folklore passéiste, la jeunesse dans tout ça, elle est où ? L’engagement ….pour moi, toute question esthétique est politique, car c’est mettre en forme ou déformer le réel. Peut-être que le fait de m’appeler Abdelkader Benamer… peut-être qu’on s’attend à un certain types de photos de moi . Est-ce que l’esthétique est aussi une forme d’identité ?».

Tu as eu également l’occasion de travailler dans un musée, est-ce que c’était en rapport avec ta pratique de photographe ?

 « Bien sûr, il faut avoir de l’argent pour vivre, mais c’était aussi l’opportunité d’être dans un lieu totalement culturel. Cette expérience a été double, à la fois très encourageante, et c’était aussi le moment où j’ai commencé à arrêter la photographie. Ce lieu m’a apporté une réflexion au second degré…. c’était injecter un discours sur des objets d’art qui n’étaient pas les miens. Donc bien sûr, ça m’a permis de mettre à distance un objet artistique et d’y mettre un discours critique…»

Ce retour vers la photographie est accompagné chez-toi, Kader, par l’idée de faire une sorte de court-métrage, ou de moyen-métrage avec une vraie équipe, l’occasion de travailler véritablement les images, d’y laisser son empreinte… ?

«C’est un projet qui n’est pas encore d’actualité, ce sera sans doute la forme la plus complète par rapport à ce qui m’intéresse, à ce qui me travaille, faire un court ou moyen métrage, le cinéma permet de réunir tous les centres d’intérêt que j’aie, travailler sur la photographie, sur la vidéo, et aussi parce que pour moi la littérature est quelque chose de très important, et aussi l’aspect narratif.»